La douleur des mots – Antjie Krog

La douleur des mots – Antjie Krog

La douleur des mots – Antjie Krog
(Country of My Skull, 1998)
Actes Sud/Babel, 2004, 400 pages
Traduction de Georges Lory


C'est en 1994 que l'Afrique du Sud organise pour la première fois de son histoire des élections libres et démocratiques. Après trois siècles de colonisation et quarante années d'apartheid, amorcer la réconciliation s'annonce alors comme une gageure. Présidée par Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix, la Commission Vérité et Réconciliation est chargée de dresser un état des lieux des violations des droits de l'homme perpétrées entre 1960 et 1993. Elle donne la parole aux victimes et aux bourreaux afin de faire éclater la vérité publiquement, pour éviter que de tels épisodes se reproduisent mais surtout pour construire la nation de demain.

Ce récit extrêmement riche entrelace auditions, comptes rendus divers sur le fonctionnement de la commission, narration des problèmes rencontrés, réflexions sur le passé du pays, sur les interrogations aussi de Krog qui, en tant que Sud-Africaine (d'origine afrikaner), est évidemment concernée au premier chef, etc. Ce n'est pas seulement un compte rendu factuel mais aussi émotionnel (soulignons que les journalistes, les commissaires, tous ceux vivant au rythme de la commission ont eu des problèmes de santé en lien avec la charge émotionnelle que les travaux de la commission impliquaient). Des notions cruciales sont abordées (de façon tout à fait lisible) : justice /vs/ vérité, honte/vs/culpabilité, etc.

Je recommande de lire la préface de Georges Lory, ainsi que ses notes finales (éventuellement à lire avant le cœur de l'ouvrage). Un glossaire et des indications dans le texte permettent à ceux qui ne connaîtraient que très mal l'histoire de l'Afrique du Sud de s'y retrouver, même s'il me semble qu'il vaut mieux ne pas aborder cet ouvrage en étant trop ignorant. Avoir pas mal lu sur l'Afrique du Sud m'a permis d'apprécier en profondeur les problèmes traités car les références m'étaient très souvent connues.

Les résultats de la Commission sont forcément décevants. Pourtant, ce travail était nécessaire pour poser les bases de l'identité d'une nation véritablement "arc-en-ciel". Car l'enjeu est finalement là : définir une identité sud-africaine au-delà des groupes ethniques et des langues (11 officielles). Les commissaires devront constamment louvoyer  entre la  volonté de mettre à nu les responsabilités et les mécanismes meurtriers et la nécessité de ne pas enfoncer toute une frange de la population car on ne peut se réconcilier après avoir (été) humilié. C'est toute la force de ce travail unique dans l'histoire des nations.