Le jeu de la dame – Walter Tevis

 

Le jeu de la dame – Walter Tevis
(The Queen’s Gambit, 1983)
Albin Michel, 1990
Gallmeister, 2021, 448 pages
Traduction de Jacques Mailhos

 

Beth Harmon vit dans un orphelinat « à la Dickens ». Un jour, elle rencontre au sous-sol l’intendant en train de jouer aux échecs : Beth est fascinée et demande à apprendre. Rapidement, elle démontre des capacités hors normes pour ce jeu.

 

Si littérairement le livre ne vaut pas une cacahouète, l’intrigue est incroyablement prenante (du moment que l’on saute à pieds joints sur les descriptions de parties – il semble d’ailleurs qu’elles comprennent des erreurs). 

Autre ambivalence : le côté très racoleur et cliché qui fait lever les yeux au ciel toutes les deux pages qui s’accompagne d’une approche psychologique intéressante. En effet, l’évolution de l’héroïne est très bien rendue ; on croit au personnage (si l’on passe sur le côté « petit génie ») sur un plan humain. 

La façon qu’a Beth d’aborder une situation et de résoudre un problème est crédible et séduisante pour les personnes plutôt cérébrales. J’ai beaucoup aimé la suivre, la voir grandir ; j’ai aimé aussi qu’elle soit largement solitaire et sa façon d’aborder le jeu, par goût (elle aime jouer pour gagner parce qu’elle n’aime pas perdre, pas pour l’appât du gain – même si cela devient son gagne-pain).


En définitive, une lecture concentrée sur le parcours de Beth et qui ne s’attarde pas sur tous les éléments aguicheurs s’avère tout à fait satisfaisante pour passer un bon moment.

Un système d’une beauté aveuglante – Amanda Svensson

Un système d’une beauté aveuglante – Amanda Svensson

Un système d’une beauté aveuglante – Amanda Svensson
(Ett system så magnifikt att det bländar, 2019)
Gaïa, 2021, 656 pages
Traduction d’Esther Sermage

 

La naissance des triplés, Sebastian, Clara et Matilda, est entourée d’un mystère.

Vingt ans plus tard, Sebastian part à Londres, le cœur brisé. Jeune diplômé en neurosciences, il vient d’être recruté par l’énigmatique Institute of Cognitive Science. Ignorant jusqu’à la nature même de son travail, il se voit confier une patiente qui a perdu sa vision tridimensionnelle. De son côté, Clara se rend sur l’île de Pâques malgré ses peurs afin d’y retrouver un activiste écologique qui s’y est installé pour attendre la fin du monde. Enfin, Matilda essaie de se conformer à l’idée d’une vie de famille dans la Suède rurale, tout en s’efforçant de ne pas laisser son aversion pathologique pour la couleur bleue lui pourrir l’existence.

Quand leur père disparaît, le trio est loin de se douter qu’il laisse derrière lui un terrible secret dont la révélation va venir tout bousculer. Surtout pour l’un d’entre eux.

 

« Celui qui, par mégarde, déterre une cigale au repos dans le sol peut être amené à croire qu’elle est morte. Car elle semble inerte ou, du moins, endormie. Mais elle ne l’est pas. Elle attend, voilà tout. Elle attend de renaître dans toute sa rayonnante splendeur. »

 

Roman épais et présenté de façon à la fois intrigante et intimidante, Un système d’une beauté aveuglante est difficile à caractériser franchement. En effet, l’intrigue est (trop) foisonnante et si l’autrice maintient fermement l’ensemble par une structure maîtrisée, on s’interroge longtemps sur ses intentions. En définitive, il est difficile de ne pas avoir le sentiment que la montagne a accouché d’une souris. Pourtant, l’histoire est prenante et réussie sur bien des aspects mais ses longueurs (pas toujours utiles) et ses personnages (peu consistants et globalement rasoirs) brident l’enthousiasme. L’intrigue est plus complexe que nécessaire et cela nuit au fond ; c’est d’autant plus regrettable que le propos est intéressant, une fois que l’on a réussi à trier l’essentiel du reste.

D’un côté l’histoire est rarement crédible, de l’autre les questions qu’elle pose sont pertinentes ; en outre, Svensson s’approprie des sujets actuels avec pertinence, sans donner le sentiment d’être opportuniste, ce qui est appréciable. In fine, ce livre est un fouillis sans nom qui nécessite patience et recul pour être apprécié, sans pour autant tenir du chef d’œuvre.

Une autrice à l’univers riche et singulier dont le parcours mérite certainement d’être suivi.

L'écho du lac - Kapka Kassabova

L'écho du lac - Kapka Kassabova
Marchialy, 2021, 480 pages
Traduction de Morgane Saysana


Si ce récit est classé en « récit de voyage », il est avant tout un voyage intérieur. Afin de mieux cerner son identité, et dans l’esprit de la psycho-généalogie, Kapka Kassabova s’est penchée sur l’histoire de sa famille maternelle originaire de Macédoine et plus particulièrement de la région des lacs Ohrid et Prespa. 

C’est ainsi que l’autrice marche sur les pas de ses aïeules retraçant au passage l’histoire et la géographie de la région. La première fut mouvementée, tant la zone a été disputée et déchirée au fil des siècles, au point de donner naissance au terme « balkanisation » pour décrire un territoire divisé, fragmenté. 

Sur le plan naturel, en revanche, l’intemporel règne : montagnes et vallées, lacs et sources, le paysage est à la fois brutal, grandiose, mais aussi réconfortant.


Au fil de ses rencontres, Kapka Kassabova s’approprie un peu plus le lieu et l’esprit, s’en nourrit. Deux voyages aux vertus cathartiques plus tard, l’autrice aura retrouvé une unité, celle qui manque à cette terre, à ces peuples. Comme elle l’écrit elle-même : « La guérison s’accomplit par la formulation des mots. Extériorise ta vérité, trouve ta voix, nomme ta douleur, laisse les démons s’échapper, déleste-toi du passé, hurle s’il le faut, mais lâche prise… ».


Un récit dense auquel je retournerai sans nul doute.