Ne dis rien – Meurtre et mémoire en Irlande du Nord - Patrick Radden Keefe

 

Ne dis rien – Meurtre et mémoire en Irlande du Nord - Patrick Radden Keefe

Ne dis rien – Patrick Radden Keefe
 (Say Nothing, 2019)
Belfond, 2020, 430 pages
Traduction de Claire-Marie Clévy


Patrick Radden Keefe fait revivre l’histoire du conflit nord-irlandais à travers les personnes qui l’ont vécu, voire qui y ont pris part. Il utilise le kidnapping d’une mère de famille ayant eu lieu en 1972 à Belfast comme un des fils conducteurs de son récit, même si cela n’a pas été mon point d’intérêt majeur.

Ce sont plutôt les protagonistes « lambda » qui m’ont touchée ; j’entends par là les simples militants qui sont finalement autant victimes des Troubles que les victimes officielles : Dolours Price et Brendan Hughes en particulier dont nous suivons les chemins jusqu’au XXIe.

Le récit est passionnant, même si le début très éclaté m’a un peu perdue, n’étant pas une spécialiste du sujet et quantité de personnages étant introduits. Nous découvrons l’évolution de l’IRA, ses tiraillements internes, les différentes forces en présence dans un pays ravagé par la division. L’auteur retrace les moments forts : grèves de la faim, attentats principaux, négociations, etc.

Si l’on ressort de l’ensemble avec un fort sentiment de gâchis et d’écœurement (Gerry Adams m’a révulsée), c’est aussi plus riche et un peu plus sage, tant les enseignements de ce conflit sont essentiels.  Le point fort de l’ouvrage est son focus sur l’humain, au-delà de la politique et des événements historiques. Ce travail sensible mérite l’attention.

Deux romans de la rentrée littéraire française de Belfond

 

La race des orphelins – Oscar Lalo

La race des orphelins – Oscar Lalo


Incroyable découverte que ce roman qui évoque un sujet méconnu et que j’ai eu envie de lire pour cette phrase : « J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part. » Elle traduit bien le côté dérangeant du roman.

Il s’agit du journal d’Hildegard Müller, soixante-seize ans, rédigé sous la dictée par un scribe, notre narratrice ne sachant quasiment pas lire ni écrire. Hildegard est née en 1943 dans un Lebensborn, autrement dit une maternité nazie. Ce projet mené par Himmler avait pour objectif de créer une race supérieure à partir de parents sélectionnés selon les critères nazis bien connus. Écrire ces simples phrases est à la fois irréel et répugnant. Et c’est bien ce qui ressort de ce roman glaçant : le pire de l’humanité prétendant à la pureté et, pour cela, traitant les êtres comme des objets. Qu’il s’agisse des parents, et en particulier des mères, ou des bébés (naître de parents choisis ne signifiaient pas que vous étiez validés d’office par les nazis et, en cas de pureté insuffisante, vous étiez évacué. Passer le test, ne vous ouvrez pas pour autant une vie délicieuse, les pouponnières étant plus des orphelinats que des pensions sélect).

La narratrice enquête sur un passé inexistant ; c’est troublant et bien rendu, sans excès d’émotion (bien au contraire). L’auteur insiste notamment sur le statut de ces enfants (puis adultes) : à la fois victimes du nazisme dès leur conception et considérés comme symbole de cette idéologie et donc rejetés. Aucune reconnaissance officielle pour eux, aucun moyen légal à leur disposition, juste une vie à construire… à partir de rien.

J’ai beaucoup aimé ce livre sensible et subtil qui va jusqu'au bout de son projet. De quoi donner envie de lire le premier roman de l’auteur. Une lecture que je recommande vivement !

oOo

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre – Julien Dufresne-Lamy

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre – Julien Dufresne-Lamy


Charlie, 15 ans, patiente avec sa mère dans la salle d’attente. A la sortie du bloc, ils accueilleront Alice. Pendant les heures qui s’étirent, Charlie se souvient des deux années écoulées, entre le moment où son père a partagé ses aspirations et ce jour. Il partage la transition de son père, ses états d’âme, les réactions de sa mère, de l'entourage, leur vie tout simplement.

Si j’ai découvert Julien Dufresne-Lamy tardivement, j’attendais ce roman avec une impatience folle ; j’ai été séduite par la subtilité de cette histoire.

« il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu’elles existent. »

Certes le rythme est un peu mou et l’histoire parfois sans relief, tant l’auteur s’attache à présenter les événements dans la banalité du quotidien d’une famille française lambda. Pourtant, il se dégage de l’ensemble une émotion sourde qui nous habite peu à peu. Charlie nous livre une narration pudique et franche : ses doutes, son ras-le-bol, ses peurs, sa fierté aussi d’avoir un père qui assume son identité véritable. S’en dégage le portrait d’une famille soudée dont les membres s’aiment profondément, loin des déclarations bruyantes qui cachent si souvent un vide. J’ai beaucoup aimé ce parti-pris de la discrétion qui n’empêche pas pour autant de faire ressortir le courage nécessaire pour être soi, tout simplement.

Jolis, jolis monstres, qui vient de paraître en poche, sera à mon programme de septembre.

Une mort pas très catholique – Agnès Dumont / Patrick Dupuis


Une mort pas très catholique – Agnès Dumont / Patrick Dupuis
Une mort pas très catholique – Agnès Dumont / Patrick Dupuis
Weyrich Édition, 2020, 192 pages


En rendant service à un ami, Roger Staquet, policier retraité, découvre un cadavre dans le logement fermé à clef. Simple crise cardiaque d’un diabétique ou mort suspecte ? C’est ce que Staquet, en duo avec Paul Ben Mimoun, jeune inspecteur au cœur brisé, va tâcher de comprendre.

Ce roman sympathique et de facture classique m’aura finalement surtout marquée par sa tonalité générale, la simplicité des personnages qui savent apprécier la vie comme elle vient et la relation entre Paul et Roger qui évite l’ornière de la caricature, tout en montrant un réel intérêt dans l’avancée de l’histoire.

Si je n’ai pas été happée par un suspense insoutenable (encore une fois, l’intérêt du livre dépasse l’enquête elle-même), j’ai apprécié la chute bien amenée et calibrée. Soulignons également que la construction n’a pas ce côté mécanique et trop léchée des livres sortant d’ateliers d’écriture : les auteurs prennent le temps de semer des détails sans relation avec l’enquête mais qui ajoute du plaisir et de la vie à une histoire qui sonne juste, humainement parlant.
Une lecture agréable qui donne envie de retrouver nos duos (d'auteurs et d'enquêteurs) pour de futures aventures.