Tokyo, la nuit – Nick Bradley

 

Tokyo, la nuit – Nick Bradley
Tokyo, la nuit – Nick Bradley
(The Cat and the City, 2020)
Belfond, 2021, 320 pages
Traduction de Maxime Berrée


Au cœur de la mégapole, des gens se croisent, vivent l’ordinaire ; certains se connaissent, d’autres sont liés sans le savoir ; certains jouent un rôle plus marqué que d’autres. Par ailleurs, un chat arpente ces quartiers, bouscule des vies, créé des liens (à noter que le titre original fait plus sens que sa traduction – les histoires ne se déroulent pas particulièrement la nuit).

 

Ce roman repose sur une série de personnages intéressants, voire attachants pour certains – je pense notamment à Flo, une traductrice Américaine. C’est un livre qui prend en densité au fil de son déploiement : chaque histoire vient enrichir les précédentes et contribue à nous impliquer. Si au début de ma lecture, je me contentais d’un chapitre par jour, j’ai fini par ne plus pouvoir lâcher ce livre plutôt fascinant à sa façon. En outre, la forme connaît quelques variations pas inintéressantes dans certains chapitres et des éléments fantastiques - généralement liés au chat - parsèment le récit.

La société japonaise est représentée à travers différentes composantes mais les histoires restent suffisamment universelles pour que chacun y trouve son compte. J’ai apprécié aussi le double-regard de l’auteur, Occidental ayant vécu au Japon plusieurs années : on devine ce qui l’anime mais aussi sa connaissance d’une société souvent présentée de façon caricaturale, « touristique ». A cet égard, la traduction ne m’a pas paru à la hauteur sur un plan culturel.

On s’extrait difficilement du livre qui finit par nous habiter totalement (sauf à ce que ce soit nous qui nous y installons) ; j’aurais lu encore 200 pages (et c’est probablement un livre qui supporte bien la relecture.

Pardon si je dérange – Patrick Cottrell

 

Pardon si je dérange – Patrick Cottrell

Pardon si je dérange – Patrick Cottrell 

(Sorry to Disrupt the Peace, 2017) 
Grasset, 2021, 304 pages 
Traduction d’Héloïse Esquié

Helen Moran, une trentenaire vivant à New York, revient chez ses parents à l’annonce du suicide de son frère. Helen et son frère (qui n’est pas son frère biologique) sont d’origine coréenne et ont été adoptés par un couple d’Américains blancs.  

Voilà un roman qui m’a fort déstabilisée et dont je n’ai su que penser pendant la majeure partie de ma lecture. Pourtant, il est assez incroyable et la fin est terrible dans tous les sens que vous donnez au terme.

« Lorsqu’il jouait du Mozart ou du Schubert, la maison se remplissait de culture blanche masculine et européenne. Nous étions censés y vouer un culte, et nous l’avons fait pendant un certain temps, mais une fois que je suis entrée à la fac, j’ai arrêté. Il existe un monde et une histoire de cultures non blanches, leur ai-je un jour écrit dans une lettre rageuse. Et vous nous l’avez caché pendant toute notre enfance ! Ces deux individus blancs ont élevé leurs enfants asiatiques dans l’idée que l’art asiatique était décoratif : tapis et vases orientaux ! Éléphants de jade ! Baguettes en émail ! »

Ce qui est très étrange, ce sont les personnages : aucun n’est réellement sympathique et tous sont franchement spéciaux. Helen se présente comme une outsider, son frère apparaît comme autiste et les parents semblent, au mieux, désagréables (et radins). En tout état de cause, les relations familiales sont pour le moins perturbées (je n’aime pas utiliser le qualificatif « dysfonctionnel » si banalisé, mais, pour la peine, on pourrait penser qu’il a été inventé pour qualifier les Moran).

 

« On fait ce qu’on a à faire pour s’empêcher de sombrer dans l’abîme […] Comment faisons-nous pour vivre avec nous-mêmes ? »

L’écriture participe à ce sentiment de décalage ; c’est que le lecteur perçoit tout à travers les yeux d’Helen et ce n’est pas une narratrice banale. Ainsi, l’histoire se déroule dans une ambiance assez irréelle : la famille se prépare à l’enterrement mais Helen et ses parents semblent vivre dans deux mondes différents et sont incapables de communiquer. Ajoutons que Helen désigne systématiquement les membres de sa famille par « mon frère adoptif », « ma mère adoptive », « mon père adoptif ».

 

Pour autant, l’auteur nous livre une histoire subtile sur l’art de trouver sa place dans le monde, le deuil, la vie, le racisme, l’adoption, le tout avec un humour noir bien trempé, un regard à la fois tendre et sans pitié. C’est enlevé et grinçant à souhait mais aussi d’une sensibilité à fleur de peau – c’est surtout cet aspect que je retiendrai, avec la lucidité sans merci d’Helen.

Plus qu’un premier roman, ce texte est le signe d’une voix singulière qui mérite d’être découverte.

Virtual – Felipe Hernández

 

Virtual – Felipe Hernández
Virtual – Felipe Hernández
Verdier, 2021, 512 pages
Traduction de Dominique Blanc

 

Quel roman étrange ! Jacob Sender, de par ses qualités particulières, travaille pour la police. Il est capable, en outre, de remarquer les phénomènes étranges qui surviennent sur la planète et passent pourtant inaperçus pour le commun des mortels. Ces événements sont liés à des distorsions temporelles qui laissent entendre l’existence de plusieurs niveaux de réalité.

Suite à un accident de voiture, Jacob se retrouve projeté dans une de ces réalités parallèles ; il en revient avec un objet mystérieux. C’est ainsi que le dirigeant d’une entreprise de haute technologie apparaît dans sa vie et lui confie la mission de comprendre l’origine de ce non-objet. Commence, pour Jacob, une quête dans différentes réalités. Mais quel monde est le réel ? Et, en conséquence, jusqu’à quel point Jacob est-il réel ?

 

Virtual est à la fois un livre séduisant et déstabilisant. Bien que peu amatrice des univers imaginaires, j’ai été rapidement séduite par ce roman qui intrigue et s’appuie sur le terreau des œuvres de ce domaine. En outre, il propose une profondeur intéressante et on devine que l’auteur avait à cœur de creuser son sujet. En revanche, il m’a souvent semblé inutilement voire faussement complexifié avec quelques coutures apparentes. Pendant très longtemps, Jacob semble être un parfait imbécile qui ne comprend rien, y compris quand certains aspects sont plutôt explicites. Ainsi, l’intrigue fait du surplace, voire revient en arrière et le seul sentiment qui en découle est une frustration intense. A contrario, le dernier cinquième s’accélère tellement sous l’impulsion d’un Jacob qui, soudain, semble extra-lucide que l’on reste un bon moment étourdi (et dans le noir le plus absolu).

En définitive, c’est une lecture plaisante et absorbante qui aboutit à une explication intéressante et bien ficelée. Je doute que les 500 pages aient été nécessaires et regrette un léger inachèvement sur le plan purement romanesque. Pour autant, les « joueurs » et amateurs de théories sur l’univers et les mondes parallèles se régaleront sans nul doute.

Les premières pages.

Une autre chronique.