Le café suspendu – Amanda Sthers

 

Le café suspendu – Amanda Sthers
Le café suspendu – Amanda Sthers
Grasset, 2022, 234 pages

« Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse. […] Ce qu’on offre, ce n’est pas un café, c’est le monde autour, du chahut à partager, des regards à croiser, des gens à aimer. »

 

Ce roman est un patchwork d’histoires racontées par un écrivain français qui a pris pour quartier général un café au-dessus duquel il habite. Il observe les habitués et les autres, sert de confident, spécule et se révèle aussi en contrepoint. Ce second aspect ne m’a pas vraiment passionnée mais ce n’est pas au cœur du livre. Il y a aussi la volonté de raconter Naples qui là encore ne m’a pas convaincue.

En revanche, le concept même du récit est de ceux qui me séduisent d’office, ayant moi-même un certain goût pour ces lieux où l’on peut se fondre dans le décor et participer à distance au mouvement incessant. Cela est bien rendu par l’autrice, de même que la chaleur humaine qui se dégage, la particularité des relations entre inconnus qui se reconnaissent comme des habitués. L’écriture est agréable car légère ; le texte se lit facilement. Certains personnages touchent plus que d’autres. L’aspect disparate et éparpillé participe au charme de l’ensemble. Le seul point qui m’ait vraiment gênée est la récurrence des conclusions en forme de leçons, pas moralisatrices mais un peu insistantes et sans finesse. Par ailleurs, les histoires sont souvent trop naïves à mon goût.

Pour autant, j’ai pris grand plaisir à rencontrer ces personnages, à partager une tranche de vie. Si j’apprécie habituellement les textes plus intenses, c’est bien la narration aérienne qui a su me plaire ici. Une jolie rencontre.

Evidemment Martha – Meg Mason

 

Evidemment Martha – Meg Mason
Evidemment Martha – Meg Mason
(Sorrow and Bliss, 2020)
Le cherche-midi, 2022, 416 pages
Traduction d’Anne Le Bot

 

Martha est une quadra qui vient d’être quittée par son mari, suite à sa soirée d’anniversaire qui ne s’est pas très bien passée. C’est que Martha a une « personnalité pas facile ». A la fin de l’adolescence, elle a pété un plomb, quasiment au sens propre. Depuis, sa vie est à la dérive : elle n’a pas de véritable travail, plus de mari, une famille toujours aussi bancale et ne sait vraiment pas que faire d’elle. Malgré toutes les consultations, thérapies sans fin et traitements hasardeux, elle ne sait toujours pas ce qui ne va pas. Surtout, Martha ne se connaît pas ; l’image qu’elle a d’elle lui vient des médecins peu fiables consultés et elle s’est construite sur ces bases branlantes.

 

« À moins que je vous spécifie le contraire, de l’âge de vingt ans jusqu’à près de quarante ans, j’ai connu des phases de dépression légère, modérée ou sévère pouvant durer une semaine, quinze jours, six mois, un an. »

 

Je ne m’attendais pas à aimer autant ce roman. Hormis la thèse bien lourdingue de l’autrice selon laquelle une femme rêve naturellement d’être mère (certains passages sont à hurler), j’ai accroché à l’histoire – et plus particulièrement à Martha – dès les premières lignes. Martha est attachante et émouvante ; son humour désespéré et mordant m’a touchée en plein cœur. Plus largement, tous les personnages m’ont plu (à l’exception d’Ingrid, la sœur de Martha). Par moment, on se croirait dans une série anglaise (notez que si l’histoire se déroule en Angleterre, l’autrice est néo-zélandaise).

 

« Je ne suis pas douée pour la vie. Apparemment, c’est plus difficile pour moi que pour les autres. »

 

Cette façon de vouloir rendre léger (dans le ton) ce qui ne l’est pas (sur le fond) rend l’histoire bouleversante. Une véritable profondeur ressort entre les lignes ; plus Martha dérape, plus on a le cœur brisé de la voir se débattre dans une maladie qui la dépossède, l’empêche de nouer des relations de qualité, d’avoir une vie apaisée. Le titre original retranscrit parfaitement les montagnes russes par lesquelles nous passons au fil de la lecture.

En dépit de quelques longueurs, le livre est bien conçu et se lit avec plaisir. Au-delà du cœur du propos, rarement réjouissant, on note l’amour qui existe entre certains personnages et s’exprime finement (la relation entre Martha et son père, entre les deux sœurs, une solide amitié, etc.)

 

« … pendant la majeure partie de ma vie d’adulte… j’ai essayé de devenir le contraire de ce que je suis. »

 

A force de chercher à (se) comprendre, Martha finira par rencontrer un psychiatre capable de diagnostiquer la maladie dont elle souffre. L’émotion suscitée par cette révélation donne lieu à des passages forts ; Martha peut se sentir elle-même, ne plus être prise en otage par ses émotions. Mais cette nouvelle maîtrise nécessite aussi de devoir, enfin, se comporter en adulte.

 

En définitive, je recommande chaudement ce roman, tout en sachant que Martha ne fera pas l’unanimité. Il faut vraiment l’aborder sans jugement et avec empathie pour tenter de comprendre ce qu’elle vit.

Un amour – Sara Mesa

 

Un amour – Sara Mesa
Un amour – Sara Mesa
(Un amor, 2021)
Grasset, 2022, 208 pages
Traduction de Delphine Valentin

Natalia vient de s’installer dans un coin paumé, croyant y trouver un répit suite à une mésaventure professionnelle. Cependant, ses relations avec le propriétaire de la maison (dans un état lamentable) sont d’office très tendues et, plus largement, elle a du mal à trouver ses marques avec son environnement et les locaux.

 

Attirée par le résumé « officiel » promettant une ambiance étrange et ambigüe, j’ai longtemps cherché à comprendre le malaise de Nat en évitant à tout prix de la juger. Malheureusement, son comportement général et sa personnalité plaident irrémédiablement contre elle.

« Le malaise du bonheur est une idée qui la hante de manière insistante : un genre de bonheur qui contiendrait le germe de sa propre destruction. »

Nat est incapable de prendre la vie comme elle vient, de savoir apprécier ce qui le mérite. J’aurais pu accepter cette approche (tout en la regrettant). Néanmoins, si on ajoute son immaturité, sa manie de tout rapporter à elle et de se poser en victime, cela fait trop. Or l’atmosphère trouble doit tout au regard et à l’attitude de Nat qui apparaît être incapable d’avoir des relations simples avec qui que ce soit ou de trancher dans le vif quand quelque chose lui déplaît. Elle est dépassée par la moindre décision, se comporte comme une adolescente insupportable et j’ai eu envie de la gifler tout le long du roman.

Ce constat est d’autant plus regrettable que le roman comprend de bons ingrédients : le lieu, sous-exploité, et les autres personnages, tous plus intéressants que l’héroïne. L’écriture elle-même est agréable. Reste une histoire qui ne peut convaincre tant son élément central est si peu fiable.

Je crois que c'est la première fois que je n'accroche pas à un roman de cette collection que je recommande vivement par ailleurs (comme par exemple ici, , ici aussi).