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Louange des mousses – Véronique Brindeau

Louange des mousses – Véronique Brindeau
Editions Philippe Picquier, 2012, 96 pages
(existe en poche)


« Elles sont d’avant le temps des hommes, bien avant celui des arbres et des fleurs. »


Ce livre est un mélange d’images (photos mais aussi représentations mentales), de poèmes, de références, d’informations, de descriptions,… C’est, comme indiqué en quatrième de couverture, « un voyage dans les paysages de mousses, voyage intérieur autant que poétique dans les jardins du Japon… ».
Après la lecture de Jardins japonais de Danielle Elisseeff, je ne pouvais que succomber à cet ouvrage qui se focalise sur les mousses. Le pluriel est important car, si pour les occidentaux, la mousse est souvent assimilée à une nuisance qu’il faut éradiquer (ou, au mieux, comme une verdure de second ordre), pour les Japonais ce végétal si particulier est pluriel et de nombreux noms existent pour décrire les différentes formes de mousses existantes. Et, il est vrai que si l’on a l’occasion de se promener dans la nature, on remarque que ce que l’on nomme « mousse » n’est pas un végétal uniforme : couleurs, formes, tiges, densité,… sont extrêmement diverses. Leurs points communs est de n’avoir que des micro-racines et de se nourrir plus de l’eau (donc du ciel) que de la terre (les mousses poussent aussi bien sur les pierres, les écorces, ce qui montrent que le sol n’est pas un élément important dans leur développement. C’est plutôt une question de climat qui prévaut).

Non seulement les Japonais ne détruisent pas les mousses, mais ils les cultivent et les entretiennent. Très tôt dans l’Histoire, ils les ont répertoriées et il existe une anthologie qui leur est dédiée (plus récemment – 2009 – une libraire japonaise a publié un ouvrage, Parcours de mousses, visant à initier le regard de celui qui cherche à repérer et reconnaître ces plantes).
> Leurs noms sont imagés et reflètent leurs caractéristiques : « mousse-cyprès », « mousse-lanterne », mousse « givre qui se dépose », …
> Elles sont parfois utilisées pour recréer des jardins miniatures ; prélevées avec parcimonie, elles viennent compléter un paysage fait de sable, d’un arbre miniature et de pierres. Selon leur signes distinctifs, elles y représentent l’écume des vagues, valorisent le tronc ou la couleur des feuilles de l’arbre, etc.

Ces miniatures et l’aspect microscopique des mousses s’accordent bien ensemble. Surtout, l’intérêt qu’on leur porte a une portée philosophique.
> En effet, les mousses évoquent le minuscule, ce qui nécessite que l’on se baisse pour l’observer, obligent à une certaine forme d’humilité puisque l’on ne peut rester dans une position de domination pour les voir de près : c’est toute une vision du monde qui est en jeu.
> De même : « Le jardinier de mousses ne plante pas, n’entame pas la terre en profondeur, s’inscrit modestement dans l’ordre mouvant des choses végétales. » Comme le souligne l’auteur, il s’agit de jardiner « avec » et non « contre », ce qui nous fait revenir à la vision souvent négative de ce végétal en occident.
> Les mousses renvoient au temps qui passe, qui donne leur patine aux objets. Encore une fois, cette signification n’est pas synonyme de décrépitude mais plutôt d’une valeur ajoutée.

Les jardins de mousses se trouvent souvent à l’abord de temples où la simplicité paisible des mousses s’accorde avec l’esprit de contemplation et le silence des lieux. On peut visiter ces jardins mais selon un rituel qui incite spontanément le visiteur au silence. Une mise en condition permet de profiter pleinement de ces paysages. L’auteur revient également sur les jardins rattachés aux pavillons de thé.
Les mousses ne sont pas uniquement des reliques du passé et Véronique Brindeau note que l’entretien des jardins de mousses ne relève pas tant de l’archaïsme que « d’une forme de déférence envers… un nimbe végétal » qui dépasse le jardin habituel. Elle parle plus loin d’une « louange à l’ordinaire ». Et l’auteur souligne que les architectes les utilisent dans les villes pour les intégrer à des constructions du fait de leur minimalisme et de leur plasticité.

C’est un très bel ouvrage tant sur le fond que sur la forme qui vous coupe du monde extérieur pour vous faire entrer dans un monde intérieur d’une grande richesse. Il vous renvoie à un univers où les valeurs sont bien différentes de celles misent en avant aujourd’hui. C’est un livre que l’on lit lentement comme si on était entré en méditation.


« A l’ombre d’un pin, unique décor, immuable, des pièces de nô, le moine arrête son voyage, appuie sa tête à l’oreiller des mousses et rêve les récits à venir, dont il lui est donné de se souvenir. »