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Avenue de France – Colette Fellous

Avenue de France Colette Fellous
Avenue de France – Colette Fellous
Folio, 2005, 246 pages


« Le monde m’a été donné, je dois le rendre. »


Dans ce roman / récit (il est difficile de qualifier les œuvres de Colette Fellous et c’est très bien ainsi), l’auteur souhaite faire revivre la Tunisie de son enfance mais aussi celle de sa famille et rendre hommage aux êtres chers, y compris ceux qu’elle n’a pas connus. Elle choisit pour cela la symbolique Avenue de France qui traverse la partie française de Tunis pour s’arrêter à l’entrée de la partie autochtone. Nous la suivons au rythme des noms qu’elle égrène pour ressusciter un monde disparu, les noms des commerçants installés sur cette artère et ceux de lieux plus précis.

« Ma mémoire est intacte, elle court sous mes paupières, il suffit de passer devant chaque immeuble pour qu’il parvienne à se nommer. »


L’histoire débute à Paris, Place de la Nation, de nos jours. Un incident va réveiller les souvenirs de l’auteur, comme c’est généralement le cas dans ses livres. Alors, elle va faire revivre l’histoire de ses parents, leur rencontre, mais aussi celle de son grand-père qui, ne parlant pas arabe, ne comprendra pas un jour, alors qu’il ramasse une pomme tombée d’un panier pour la rendre à son propriétaire, si ce dernier lui a dit « merci » ou « voleur ». Colette Fellous évoque également d’autres ancêtres mais aussi ses frères dont celui qui mourra très jeune et donnera lieu à un autre livre de l’auteur, Un amour de frère, ou encore celui qui, encore pour une question de langue inconnue devra quitter la Tunisie à jamais.

Il est difficile de ne pas se sentir appelé par un livre de Colette Fellous (celui-ci ouvre sa « série tunisienne » et est une sorte de concentré d’événements qu’elle déclinera dans d’autres livres). En effet, l’auteur a une voix très personnelle : on aime ou on n’aime pas mais on ne peut rester indifférent. Ses phrases ont un côté entraînant qui pousse le lecteur dans le livre à la rencontre d’un univers unique.

Colette Fellous tisse patiemment les fils de sa toile ou plutôt assemble des morceaux épars comme un patchwork.

« Ma maison donne sur un livre d’images. »

Cela peut être déroutant au départ car l’auteur évoque un point puis passe à autre chose et ce n’est qu’au bout d’un moment qu’un motif apparaît puis une trame plus sûre et enfin une histoire qui prend tout son sens et que l’on peut enfin embrasser dans sa globalité. Les transitions peuvent être abruptes, telles des ruptures, ou alors glissantes comme un morceau se jouant sur plusieurs variations.

« … j’avais le tournis, le monde était un rébus. »


Ce n’est pas seulement ses proches que Colette Fellous évoque dans ce livre mais tout un univers qui va de l’histoire des relations entre la France et la Tunisie (ici, à l’époque du protectorat) à des scènes très prosaïques qu’elle sait rendre sensuelles, émouvantes.

Sa prose est très musicale à sa façon, fluide et poétique. Il faut entrer dans son jeu et, à partir de là, c’est un ticket pour le bonheur…


« Ils se préparent pour la fête. »


Un extrait qui résume bien le livre et est révélateur du style et de l’état d’esprit de Colette Fellous :

« C’est le roman d’un jour. Le roman d’un siècle, mesuré à un jour. Qui veut s’approcher des mariages, des fêtes, des naissances, des ruptures, des glissements politiques, des guerres, des langues oubliées, de la musique dans les maisons, des malentendus, des illusions, des taches de soleil, du battement des secondes, des scènes sans importance, d’un baiser dans l’après-midi, d’un corps qui tombe. »